Joueb.com
Envie de créer un weblog ?
ViaBloga
Le nec plus ultra pour créer un site web.
Débarrassez vous de cette publicité : participez ! :O)



Les frontières brouillées entre totalitarismes
Fiche de Lecture

UNE SI LONGUE NUIT

L’apogée des régimes totalitaires en Europe de 1935 à 1953

Sous la direction de Stéphane Courtois


Introduction


 « Une si longue nuit », publié avec le concours du Centre National du livre, du GEODE et de l’Université Paris X comme il est mentionné sur la première page, est un ouvrage collectif qui rassemble, sous l’égide de Stéphane Courtois, les actes d’un colloque international tenu à Paris du 10 au 12 octobre 2001 sur le thème du phénomène totalitaire en Europe. Cet ouvrage s’inscrit dans une longue réflexion sur les systèmes totalitaires, qui a déjà fait l’objet d’un premier colloque axé sur leur émergence et dont les actes ont été rassemblés dans l’ouvrage « Quand tombe la nuit », paru en 2001, et précède le troisième volet de la trilogie, consacré à la permanence et l’effacement des idées et pratiques totalitaires en Europe après 1953. Stéphane Courtois, à qui incombe la responsabilité de mener à bien la rédaction de cette trilogie, est historien, directeur de recherche au CNRS (Géode-Paris X) et directeur de la revue ‘Communisme’ en tant que spécialiste du communisme. Ancien membre du groupe anarcho-maoïste (dit aussi « spontanéiste ») Vive la Révolution de 1969 à 1971, Stéphane Courtois dirige la publication en 1997 d’un ouvrage traduit en vingt-cinq langues, « Le livre noir du communisme », qui fait un bilan négatif du communisme au pouvoir et fait l’objet d’un franc succès dans les pays de l’Ex bloc soviétique : en effet, il pointe du doigt les 85 millions de victimes du système soviétique et ose la comparaison avec les 15 millions de victimes du nazisme, ce qui ne manque pas de créer la polémique dans le monde des intellectuels. Ne se laissant pas abattre par le scandale que provoque son ouvrage, tenant tête aux militants socialistes attachés à « l’idéologie du bonheur » et choqués qu’on puisse comparer cet idéal humaniste à celui, raciste et génocidaire, du nazisme, il publie en 2002 la suite du livre noir, « Du passé faisons table rase ! », qui contribue à faire de l’historien un intellectuel contesté.

« Une si longue nuit » se penche surtout sur les deux totalitarismes les plus exacerbés, sept chapitres étant consacrés à l’URSS et cinq au nazisme, sur les vingt-cinq chapitres que comprend l’ouvrage, les autres s’axant sur la dimension internationale du totalitarisme, essentiellement à travers sa composante française, incarnée par le PCF. Le plan est divisé en trois parties qui serviront à organiser cette fiche de lecture, abordant successivement la montée en puissance des régimes totalitaires après 1935, leur exacerbation par la guerre et le triomphe du totalitarisme communiste au sortir du second conflit mondial.

La montée en puissance des régimes totalitaires après 1935

Les huit chapitres de cette partie se concentrent sur la Terreur et l’aspect idéologique des régimes totalitaires, c'est-à-dire la façon dont la propagande façonne les esprits et crée un nouveau langage propre à faire accepter cette logique de terreur envers les « éléments nuisibles » de la société, et réduit à néant les velléités de contestation.

Terreur

Dans les chapitres III, IV et VIII, Nicolas Werth, Nikita Petrov et Jean-Marie Argelès nous amènent à explorer la dynamique répressive mise en œuvre par les régimes soviétique et nazi, ainsi qu’à étudier et comparer l’organisation minutieuse de la terreur dans les deux systèmes, mise en œuvre dans les deux cas par une bureaucratie dont le personnel est régulièrement renouvelé de manière radicale.

Pour ce qui est de la Russie, la discrimination des « éléments nuisibles » est inscrite dans la constitution de la RSFSR de 1918 et de l’URSS de 1924 et vise tout particulièrement les paysans riches désignés par le terme de koulaks, ainsi que les bourgeois de manière générale. La liquidation de ces personnes en tant que classe, s’affirme comme étant une composante logique de la lutte en faveur d’une dictature du prolétariat prônée par Karl Marx. Elle se trouve donc légitimée par le droit qui les désigne de manière globale sous les appellations « gens du passé », « éléments socialement étrangers », « socialement nuisibles » ou « socialement dangereux ». Dés lors, toute une opération de sélection et de fichage se met en place, privant les personnes désignées de leurs droits civiques  d’après des critères référencés dans la constitution de 1918, instaurant par décret en novembre 1932 un passeport unique qui interdit à ceux qui n’en bénéficient pas « l’accès à trente grandes villes » et peut provoquer leur « déportation pour trois ans » ou leur internement en « camp de travail pour trois ans » (page 66). L’exécution des éléments socialement dangereux ne tarde pas à être instituée et la Grande Terreur organisée en 1937-1938 fait 380 000 victimes et envoie 400 000 personnes en camp de travail pour dix ans. Devant l’énormité de la tâche de « purification » lancée par les autorités, se créent de nouvelles troïki policières chargées tout particulièrement de mener à bien ces opérations. De 1930 à 1933, 2,2 millions de personnes sont ainsi exilées en Sibérie et de 1932 à 1937, la psychose de l’évasion des ex-koulaks et de « l’ennemi masqué », provoquera la déportation de 630 000 personnes. Dans ce début de chapitre sont donc abordés tous les points concernant la classification et le fichage des populations russes, faisant état d’une très grande et minutieuse organisation, visant à purger la société soviétique de toutes ses composantes contestataires, gênantes ou simplement incompatibles avec l’idéologie communiste.

Nicolas Werth consacre la fin de son chapitre à la suspicion perpétuelle de la part de l’Etat envers les traîtres, envers une éventuelle « cinquième colonne », ce qui justifiera une purge conséquente dans les rangs même des cadres du NKVD et de l’OGPU (services secrets du régime soviétique), question à laquelle se consacre le chapitre suivant de Nikita Petrov. [Chapitre III]

Dans le chapitre IV est en effet abordée la question des dirigeants du régime et de l’appareil du NKVD en particulier, qui n’échappe pas aux purges qui touchent toute la société civile. Petrov détaille la composition de l’appareil, dont une grande part est constituée d’étrangers, Polonais, Juifs ou Lettons, majoritairement pourvus d’une instruction élémentaire et âgés de plus de 40 ans. Il montre aussi que la plupart ne sont pas communistes, ce qui influencera probablement les purges engagées dés 1934 par le chef du NKVD, Iejov, puis son successeur après 1937, Beria. Ces deux hommes s’emploient à nettoyer l’appareil en arrêtant arbitrairement les cadres du régime. Un tableau à la page 92, fait état des cadres du GUGB-UGB exclus de différentes manières de leurs fonctions. En résumé, entre le 1er septembre 1938 et le 1er juillet 1939, presque tous les dirigeants des républiques et régions de l’Union ont été remplacés, à l’exception d’un seul. [Chapitre IV]

En Allemagne nazie, la terreur suit un parcours sinueux et n’est pas planifiée de façon linéaire, mais obéit à trois phases : la première de 1933 à 1934, voit la mise en place d’une terreur « unilatérale, étatique et durable » qui suit l’incendie du Reichstag et donne lieu aux premières rafles de communistes rendus responsables de l’incident. Devant la pression du parti nazi de plus en plus fort, le chancelier Hindenburg instaure un état d’exception, légalise les milices du parti, les SA et SS, autorise la détention préventive, autant de mesures qui contribuent à voir la création des premiers camps de concentration, la pratique de la torture et la multiplication de pogroms (Nuit des « Longs Couteaux » le 30 juin 1934), voire la stérilisation des malades mentaux et des groupes ethniques minoritaires, provoquant l’arrestation et l’exil de milliers de personnes, dont une majorité de juifs. La seconde phase voit une institutionnalisation de la terreur entre 1934 et 1937. Des tribunaux spéciaux pour délits politiques sont instaurés pour donner une apparence de légalité à la répression, le système concentrationnaire est réorganisé et une section des SS « à tête de mort » est même autorisée à tuer. Les objectifs de la Gestapo sont redéfinis afin de « briser les internés et faire d’eux des masses dociles, répandre la terreur dans le reste de la population, fournir un terrain d’entraînement pour les gardiens de camps et un laboratoire d’expériences pour les techniques d’asservissement ». Enfin, la répression subit une diminution, avant que les lois de Nuremberg de 1935 ne donnent naissance à une recrudescence de la terreur avant la guerre ; c’est la troisième phase, qui se caractérise par la mise en place d’une classification déterminant toute une série de catégories de personnes jugées « indésirables » : rebelles au travail, juifs, homosexuels, délinquants et malades sexuels, tziganes, témoins de Jéhovah, asociaux, vagabonds, prostituées, proxénètes, alcooliques, psychopathes, râleurs, mendiants, etc., ce qui nous amène à constater que les détenus politiques ne constituent plus qu’une minorité au sein des camps. Durant cette période, les pogromes se poursuivent et les émigrations de centaines de milliers de personnes en découlent, dont toujours une majorité de juifs. Des milliers de personnes encore, sont internées ou mis à mort. La terreur s’exerce donc de façon exacerbée et est désormais « incarnée par une volonté de pérenniser la répression dans un but idéologique en vue du futur, de la société idéale ». [Chapitre VII]

Idéologie et Propagande

Dans les chapitres V, VIII et IX, leurs auteurs évoquent la question très intéressante de l’idéologie qui accompagne la montée en puissance des totalitarismes, celle qui donne une assise légitime à la Terreur. Elle s’impose aux masses par la propagande, que Sarah Davies définit comme « la communication de messages destinés à transformer ou à renforcer des valeurs et des croyances ».


Dans le régime soviétique, se met en place le système d’AGIT-PROP visant à l’éducation politique des populations, plus importante après 1934-1935, car résultant d’une politique d’accalmie décidée après les vagues de répression du début des années 1930. Elle s’axe alors autour des thèmes populistes du « narod » (peuple), du « vojd » (guide), du nationalisme, de la prospérité, du bonheur ou du succès. Préconisant une politique de persuasion plutôt que de coercition, Staline supervise lui-même le département de la culture et de la propagande, le Kult’prop, dés 1934. On y vente les mérites du régime et on relate des récits à succès, ouvriers manifestant d’un certain zèle au travail comme Stakhanov ou héros nationaux comme Chkalov, le tout avec une inclination nationaliste du discours, visant à assurer la cohésion de toutes les républiques au sein de l’URSS. Tout est calculé et l’apparition d’un langage « soviétique » vient limiter les identités non soviétiques, les conditionnant à exprimer leur mécontentement dans un langage proprement étatique, dans un discours officiel.

Néanmoins, lorsque Sarah Davies se penche sur les limites de l’Agit-prop, elle montre que l’impact de cette propagande est relativisé par une « mauvaise organisation des campagnes d’une part », et le « manque d’instruction et la mauvaise connaissance des ouvrages de référence » de la part des instructeurs, qui laisse libre court à une interprétation des messages. Sans négliger le rôle de l’intelligentsia des villes, qui ternit les messages officiels, donnant lieu à la propagation de rumeurs et d’informations alternatives, constituant un véritable « marché noir de l’information ». On constate que l’information se diffuse plus rapidement par voie orale, par ces « journaux vivants » qui divergent de la presse officielle. Un autre point important est la « dualité entre la réalité vécue et la réalité révolutionnaire théorique » : la population s’aperçoit de la marge qu’il existe entre la vision officielle et les faits, ce qui amène également une comparaison avec la prospérité passée. [Chapitre V]

Dans le système nazi, l’idéologie du pouvoir s’impose par la terreur, mais ce n’est pas une nouveauté dans une société allemande où le régime nazi s’est imposé grâce une république déjà régie de manière autoritaire. Les centristes et démocrates sont rendus responsables de la défaite, ce qui laisse le champ libre au nouveau guide, le « Führer » Adolf Hitler, qui incarne les espérances d’un peuple plongé dans la misère. Une union mystique est créée autour de lui, un culte dans lequel il est présenté comme le messie. La devise du régime, autour de laquelle s’axe la propagande nazie, devient « Ein Volk, ein Reich, ein Führer ».

Stefan Breuer nous explique que l’idéologie nazie comporte trois courants ralliant les différentes composantes de la société autour d’un nationalisme antisémite commun : le nationalisme völkisch, le nationalisme nouveau et le néo-aristocratisme. Le premier est le plus mystique, présentant un certain goût pour la conspiration et les sectes, ainsi qu’un christianisme allemand supra confessionnel. Prônant l’intégration du monde ouvrier dans la nation, il préconise la libre sélection des chefs, un impérialisme national limité, visant à faire de l’Allemagne une puissance centrale européenne continentale et un certain libéralisme économique. Anti-avant-gardiste en terme de culture, porteur d’un antisémitisme agressif, il est profondément anti-moderne. Le second courant flatte la paysannerie en prenant en compte ses intérêts, favorable à une république présidentielle avec structure fédérale corporative, pour un socialisme d’Etat, la décentralisation industrielle et des nationalisations partielles dans le domaine économique. Dans les domaines religieux et culturels, il est ouvert sur la modernité. Eugéniste et élitiste, il œuvre pour un natalisme sélectif et une hégémonie continentale de l’Allemagne, s’appuyant sur un impérialisme national. Enfin, le troisième courant, beaucoup plus élitiste, se réfère fortement à la race nordique pour favoriser l’émergence d’une nouvelle noblesse de sang et de sol, qui utiliserai la science et les techniques modernes en faveur du progrès, s’incarnant surtout dans un fort eugénisme médical. C’est dans le domaine religieux qu’apparaît sa caractéristique première : il présente une religiosité ultra mystique, néo paganisme sans rédemption, ajouté à un antisémitisme paranoïde. C’est ce dernier courant qui s’incarnera dans le système de la SS et du SD et permettra les crimes que l’on connaît. [Chapitre IX]

Dans ces trois courants se retrouve l’idée d’un guide spirituel, d’un chef charismatique incarnant l’unité de toutes les composantes du nazisme, une personnalité forte capable de fédérer leurs divergences pour fonder un Etat Allemand fort, le Führer.

Exécutants et relais du totalitarisme

Cette union autour d’un chef charismatique n’est possible qu’à travers l’application d’une propagande puissante, d’une terreur généralisée et d’une mobilisation importante des masses, ce que nous montre Horst Möller dans le chapitre VIII, mais aussi par la propagation des modèles totalitaires dans des pays fortement ancrés dans la démocratie, comme l’Espagne à travers le chapitre VI ou le Parti Communiste Français dans le chapitre VII, qui montre que le modèle est exportable.


L’Etat est révolutionné par la mise en place d’un appareil de terreur organisée sur laquelle il n’est pas utile de revenir en détail, mais dont il serait intéressant de rappeler l’aspect structurel : en effet, si la terreur a été possible, ce n’est que grâce à la création d’un Service de sécurité, le RSHA, dirigé par des hommes obéissants et froids comme Himmler (Reichsführer en 1929) ou Heydrich, qui ont la mainmise sur un vaste système de police politique, secrète, organisée en différents services, aussi divers que spécialisés : le SD, la Gestapo ou la Kripo (police criminelle) en constituant les principaux... Cet appareil gagne du pouvoir avec la perte d’autonomie des länder et la nouvelle division des territoires en gouvernements soumis à son autorité, les Gaue. Avec ce nouveau système, ayant toutes les caractéristiques d’un Etat dans l’Etat, les polices qui en dépendent ne sont pas liées par les lois ordinaires et ont tous les droits, ce qui permettra la constitution d’une véritable armée de coercition formée de la Gestapo et de la SS (créés en 1925), cette dernière ayant gagné en pouvoir après la purge de la SA, qui incarnait une « révolution d’en bas » inquiétante pour le régime. Des millions de cadres sont ainsi formés pour le fonctionnement de cette machine répressive, amorçant un changement des élites, qui modernisent la société sans le vouloir. Sur la population, l’organisation du parti qu’on vient d’évoquer, exerce une égalisation totalitaire fondamentale, la prenant en main de la naissance à la mort, aussi bien par l’intermédiaire de son personnel que par le jeu de la propagande diffusée par la radio, qu’un quart à trois quarts des foyers possèdent entre 1933 et 1939. [Chapitre VIII]

A défaut de pouvoir exporter la machine exécutive, c’est l’idéologie des totalitarismes qui s’exporte vers des pays tiers, en crise politique ou en guerre comme l’Espagne. Le soutien de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste aux militaires insurgés implique la dérive totalitaire de l’Espagne de Franco. Après 1937, le parti fasciste unique, la Phalange, s’inspire des protecteurs du régime, et son chef Franco se fait appeler « el Caudillo », le « guide » comme ses voisins. Des points communs réunissent les trois régimes, tels que la répression exercée sur les opposants, la réglementation de la presse, l’instauration en 1941 d’une brigade politico-sociale s’apparentant à la Gestapo allemande ou encore l’armée en tant que « colonne vertébrale du régime ». En tout état de cause, c’est une amitié licite qui unit les trois puissances totalitaires occidentales, comme le prouvent l’accord de non-belligérance signé avec l’Italie ou l’envoi de la division espagnol Azul auprès des soldats allemands du front russe en 1941. Cependant, il faut voir qu’une forte « dimension médiévale et catholique » freine la nature sociale-nationaliste du régime, amenant Franco à refuser « toute permanence du régime après sa mort », préconisant à sa place une monarchie constitutionnelle qu’incarnera Juan Carlos. Sans oublier que le maintien d’une économie libérale laisse toujours la « porte ouverte au communisme ». Oui, car il ne faut pas omettre que Franco s’est imposé face à une démocratie qui fut soutenue activement par le totalitarisme soviétique : le Komintern a joué un rôle d’infiltration, renforçant la démocratie républicaine, qui « jouit d’une image positive dans l’esprit des travailleurs occidentaux », pour freiner les ardeurs de la contre-révolution fasciste. En 1936, les Brigades Internationales vont même jusqu’à abandonner le non interventionnisme pour participer au gouvernement, donnant une « première ébauche de démocratie populaire ». Staline va même jusqu’à exporter la terreur au sein du PCE, qui lance une purge des éléments trotskystes du POUM et autres éléments « anarcho-poumo-fascistes » au sein des commandements militaires. Ce n’est qu’à l’approche d’une victoire du fascisme que Staline exige la prise totale du pouvoir par le PCE, mettant à mort le compromis avec la « démocratie bourgeoise » et revenant de ce fait à un « pouvoir monolithique totalitaire » opposé au pluralisme, mais provoquant la défaite face au totalitarisme fasciste… [Chapitre VI]

C’est en France que le totalitarisme soviétique s’exprime le plus durablement, à travers le fonctionnement du parti communiste français. Lors du congrès de Tours, le PCF décide l’abandon de la doctrine pro-démocratique au profit d’une doctrine dictatoriale, adopte bientôt le principe fondamental du chef qu’incarnera longtemps Maurice Thorez et se solidarise avec le régime bolchevique, cautionnant toutes ses actions, aussi bien dans les grands procès de 1936-1938, la terreur, l’invasion de la Pologne et des Etats Baltes, allant jusqu’à nier la Grande Famine et les Goulags. Selon Stéphane Courtois, c’est une solidarité sentimentale, puis doctrinale qui unit le PCF à Moscou, s’appuyant sur le « rejet de la guerre, la passion révolutionnaire et utopiste, la défense de l’unité ouvrière ou la croyance égalitariste et socialiste ». La structure même et le mode de fonctionnement du PCF se calquent sur le Parti Bolchevique, qui le finance et contrôle ses cadres, ces derniers intériorisant les valeurs du parti-Etat : « discipline aveugle, conformité aux rituels, unanimité, délation et absence de pitié envers les déviants ». C’est par ce contrôle que le parti soviétique initie les « affaires » du PCF, qui ne sont que la traduction démocratique des purges staliniennes. Les cadres du PCF font donc partie de cette « grande famille », dans laquelle les hommes sans éducation bénéficient d’un moyen de promotion sociale et de gratification. Pour conclure, disons simplement que le PCF constitue un relais du totalitarisme communiste au sein des démocraties occidentales, totalitarisme qui est légitimé par un parallèle subtil avec les jacobins de la révolution française et se traduit par un soutien inconditionnel à la terreur jugée nécessaire et à l’alliance germano-soviétique, par la non participation au Front Populaire, par l’entrée en guerre froide et la rupture avec l’union de la gauche… Toute la politique du PCF est donc dictée par Moscou et installe une logique totalitaire au sein d’une démocratie républicaine. [Chapitre VII]

Analyse

Avec le recul, l’historien se doit d’analyser les raisons de l’émergence des totalitarismes au cours des années 1920-1930. Lorsqu’il se penche sur cette question, il se doit de comparer les phénomènes et de constater les points communs qu’il existe entre eux. Qu’ils soient communistes ou fascistes, les totalitarismes présentent d’étranges similitudes que l’on se doit d’énumérer pour comprendre ce qui a amené tout un continent à en accepter l’essor si soudain. Au sortir de la Grande Guerre, beaucoup de pays d’Europe se sont sentis laissés pour compte dans les tractations des pays vainqueurs, et leurs populations, souvent sorties meurtries d’un conflit inutile et sanglant, se sont tournées vers de nouvelles formes politiques, jugées à même de résoudre les problèmes aussi bien économiques que psychologiques qu’elles ressentaient. L’Europe ayant subi arbitrairement un redécoupage et une réorganisation des frontières, l’idée de Nations a retrouvé toute sa place et le souvenir de la guerre a su transformer une forme de fidélité nationale ou patriotique en une forme beaucoup plus xénophobe de nationalisme : on se méfie du voisin et la crise économique demande de trouver au sein même des états ceux qui en seraient les responsables. Aussitôt et naturellement, se mettent en place les notions de « nuisibles » ou « d’ennemis de l’intérieur », qui cèdent le pas à une phraséologie xénophobe ou raciste, légitimée de plus en plus par une idéologie qui s’impose, avec la victoire de ses représentants, par une propagande puissante, qui légitime à son tour une logique totalitaire. La Terreur constitue une suite logique. Il ne reste qu’à fédérer et organiser la population autour d’un chef et d’un objectif commun, ce qui constitue toute l’activité essentielle des régimes totalitaires.

Quelle que soit l’idéologie, on retrouve donc toujours les mêmes caractéristiques : culte du chef incarnant le « guide spirituel » (Vojd, Führer, Duce, Caudillo), parti unique (PCUB, parti NAZI), création de polices politiques et agents de la terreur (SS, Gestapo, OGPU), mise en place d’un appareil répressif indépendant de la justice (NKVD, RSHA), manifestations de masse, socialisme économique et égalisation de la société, propagande et contrôle de la presse, éloge du nationalisme, rhétorique xénophobe et anti-bourgeoise, antisémitisme agressif, éloge du travail et de la force physique, de la discipline et de la fidélité, recours à la mythologie ou à un passé glorieux, renouvellement régulier des cadres politiques, système concentrationnaire, impérialisme…

Une fois mises en place toutes ces composantes, c’est un facteur extérieur seul qui peut amener le régime totalitaire à son objectif final, une hégémonie durable et dominatrice : la guerre…

L’exacerbation des totalitarismes par la guerre

Cette partie, comportant neuf chapitres, s’axe autour du thème de la guerre, facteur d’émancipation des totalitarismes. Les chapitres XI, XIV et XVI abordent cette question pour les trois régimes que sont la Russie soviétique, l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, tandis que les chapitres XII et XIII évoquent tout particulièrement la rencontre des deux idéologies autour de la question polonaise. Les quatre chapitres restants se penchent sur la question de l’épuration ethnique, pour ce qui est des chapitres XV et XVII et sur les particularismes de la situation française pour les chapitres XVIII et XIX. De manière générale, cette partie étudie les évolutions radicales des régimes totalitaires à l’approche de la seconde guerre mondiale et leurs conséquences.


La guerre comme facteur de radicalisation

Pour ce qui est de l’Italie, ce sont la crise économique et l’entrée en guerre contre l’Ethiopie qui provoquent une radicalisation du régime. Les institutions se fascisent, la chambre des députés est remplacée par la chambre des faisceaux et corporations, tandis que Mussolini se fait proclamer Premier Maréchal de l’Empire et calque la société italienne sur l’ancien empire romain : il instaure le pas romain pour les militaires, et le tu et voi remplace le lei de politesse, comme dans le latin. Dans son ambition impérialiste, il rencontre pourtant très vite la désapprobation des puissances coloniales et les sanctions de la Société Des Nations pleuvent lorsqu’il envoie 500 000 hommes occuper l’Ethiopie. Parallèlement, le pouvoir contrôle les syndicats et annexe les organisations de masse, afin de mener à bien « l’éducation politique des italiens » visant à forger l’homme nouveau. Mussolini développe dans ses discours l’idée selon laquelle la société se doit de réagir au déclin engendré par « l’embourgeoisement cosmopolite, l’individualisme bourgeois, l’égoïsme de classe, le refus de l’effort et l’hédonisme », en adoptant une politique d’autarcie vis-à-vis des modèles étrangers corrupteurs. Il fait l’éloge de la santé morale des classes populaires, tout en stigmatisant l’égoïsme sénile des nantis, cause première de la dépression économique mondiale. C’est là que le paradoxe du régime fasciste prend toute son importance, car malgré ses diatribes anti-ploutocratie, Mussolini cherche le compromis avec les forces conservatrices de l’Eglise, de la monarchie, des Latifundia, de l’Armée et de la Grande bourgeoisie. Il faudra l’utilisation d’une propagande appelant une radicalisation et un enracinement des idées fascistes, pour les sauver d’un retour au passé amorcé par l’éventuelle dérive conservatrice. L’alliance avec l’Allemagne et la mise en place d’une mythologie futuriste, ainsi que l’adoption de l’antisémitisme allemand en 1938, visent à assurer ce sauvetage face à l’embourgeoisement du fascisme. Dans cette optique, la propagande œuvre pour une mobilisation des esprits et le maintien d’une tension permanente, sorte de « révolution culturelle du fascisme », tandis que la guerre et le rationnement qu’elle entraîne oeuvrent doucement en faveur d’une fronde larvée qui explique la purge des cadres du PNF d’octobre 1939 : on craint la révolution. Malgré la restructuration du parti et la domination d’une aristocratie partisane sur la bureaucratie, la guerre aboutira néanmoins sur la chute du fascisme en 1943. La guerre joue dans la sphère italienne du fascisme un double rôle : facteur d’une dérive totalitaire, il amène également son extinction et son remplacement par une République Sociale, préparée par des élites conservatrices omniprésentes au sein de l’appareil d’Etat. Il en ressort que Mussolini à été trop indulgent envers les éléments contestataires du régime, ne se résolvant que tardivement pour la purge. [Chapitre XI]


L’Allemagne quant à elle, a passé la phase de purge et théorise déjà l’impérialisme nazi, prétextant une conquête de l’espace vital nécessaire aux allemands, passant par l’extermination des peuples inférieurs : la guerre est la force motrice de l’idéologie nazie. L’impérialisme et l’extermination témoignent d’une prédisposition idéologique à la violence, qui s’exprime avec la création, bien avant guerre, de formations paramilitaires. Le rejet du communisme et la supériorité de civilisation légitiment alors l’action exterminatrice des Einsatzgruppen sur les peuples orientaux et l’intérêt stratégique motive la guerre hégémonique contre l’occident et la Skandinavie. La guerre est donc prétexte à une exacerbation de l’idéologie nazie, qui n’hésite pas à mettre en avant la race allemande et la nécessité de lui trouver un espace vital, pour justifier les conquêtes du régime. [Chapitre XIV]

Dans le régime soviétique, après 1935, la prise en compte du danger extérieur amène un infléchissement du dogme marxiste au profit du nationalisme, allant même jusqu’à concéder que le patriotisme était un élément progressiste du régime tsariste. En 1939, le service militaire devient obligatoire et l’obsession de la 5ème colonne témoigne d’une inquiétude concernant l’immixtion éventuelle d’espions payés par l’étranger dans la population. Les purges dans l’appareil d’Etat et l’instauration de commissaires politiques amène l’ascension de technocrates et une certaine instabilité politique qui forcent Staline à se préoccuper d’avantage de l’ennemi intérieur que des objectifs militaires extérieurs. Staline nie d’ailleurs jusqu’au dernier moment l’imminence d’une attaque allemande, se fiant au pacte germano-soviétique. Ce n’est qu’avec la brève période d’abandon du pouvoir par Staline en juin 1941, que les dirigeants qui assurent le pouvoir durant son absence (Molotov, Malenkov, Beria), instaurent un cabinet de guerre doté d’un pouvoir absolu, le GKO, pour palier le risque d’invasion extérieure. Quand Staline revient, il supervise tout et entretient artificiellement une animosité constante entre militaires et membres du Politburo, afin d’empêcher leur alliance et son éviction du pouvoir suprême : lors de la seconde crise du régime, alors que les élites fuient Moscou devant l’avancée allemande, Staline préconise l’abandon de la capitale et sa défense, tout en créant des instances capables de limiter le pouvoir du GKO et du NKVD : c’est sa politique pour atomiser les alliances d’hommes au sein de la structure du pouvoir. La guerre et la crise politique qui s’y rapporte sont donc prétextes à Staline pour resserrer la vis totalitaire et assurer son maintien au pouvoir. Dans le même temps, la déportation des peuples du Caucase est également un signe qui ne laisse augurer aucune démocratisation du régime. [Chapitre XVI]

La question de l’épuration ethnique

S’il y a un point qui dénote une exacerbation des totalitarismes avec la guerre, c’est bien celui des déportations de masse. Aussi bien dans l’Allemagne nazie qu’en URSS, la guerre donne lieu à l’application des projets d’épuration que l’idéologie vantait depuis l’arrivée au pouvoir de ces régimes totalitaires.


Selon l’explication de Claire Mouradian, en URSS, l’entrée en guerre avec l’Allemagne fournit le prétexte pour remettre au goût du jour l’épuration de tous les peuples limitrophes qui tentèrent de s’émanciper entre 1923 et 1929, et donne lieu après 1943 à des déportations ethniques sans précédent. Parmi les peuples du Caucase, accusés de collaboration avec l’occupant allemand, un million de femmes et d’enfants sont déportés, alors que les hommes sont enrôlés de force. La déportation se poursuit bien au delà de la guerre, jusqu’en 1953. Ce sont également 1,2 millions d’Allemands qui subissent la déportation avec l’attaque du Reich. [Chapitre XVII]

Les allemands eux, mettent en œuvre la solution finale dés 1941, visant les juifs, anti-race à l’origine des trois doctrines égalitaristes christianisme, bolchevisme et révolution française. Pour cette société pénétrée d’idéologie racialiste, cultivant un rapport ethnique à la nation, dirigée par une intelligentsia obsédée par la question raciale et ayant un passé colonial entaché du génocide des hereros en Namibie, la conquête de la Pologne offre une occasion de mettre en application l’élimination des « bouches inutiles » et de s’emparer d’un espace vital. Joël Kotek et Maxime Steinberg tiennent à préciser, pour répondre à des comparaisons qu’ils jugent hâtives, que le génocide des juifs est un événement dont la dimension terrifiante ne permet aucune comparaison avec les goulags soviétiques. [Chapitre XV]

La rencontre des deux totalitarismes

Tandis que le chapitre d’Yves Santamaria n’apporte que peu d’éclairage sur le pacte germano soviétique, il ne semble être là que pour introduire le chapitre d’Andrzej Paczkowski concernant le rôle de la Pologne dans la relation entre les deux totalitarismes, présentant le pays comme un glacis stratégique convoité par les deux puissances. [Chapitre XII]

En effet, dés l’entrée en guerre de l’Allemagne et la conquête de la Pologne, son territoire est morcelé, pourvu de nouvelles structures administratives, une nouvelle situation juridique et de nouvelles conditions d’existence pour sa population. Les frontières sont fixées avec l’URSS, fixant trois zones différentes, une première annexée à la Russie, une seconde annexée par le Reich et une autre avec une administration d’occupation allemande. Statut qui changera encore par trois fois en 1941, 1944 et 1945, subissant les modifications générées par la modulation du front. La Pologne est un « objet de convoitise pour les deux projets millénaristes » et sera victime de la part de l’un comme de l’autre, de la terreur totalitaire, nourrissant un fort ressentiment de la part des polonais pour leurs voisins : leurs biens sont confisqués, les hommes sont incorporés de force ou déportés, l’intelligentsia est décimée, la population est détruite et appauvrie, les officiers massacrés… Le personnel polonais est utilisé par l’administration allemande, tandis que la soviétisation touche avant tout les non polonais, juifs, biélorusses ou ukrainiens. Même si les victimes des soviétiques sont moins nombreuses que celles des allemands, le ressentiment des polonais reste plus fort envers les russes qu’envers les allemands, le sentiment anti-soviétique étant lié au sentiment antisémite. [Chapitre XIII]

Relation du nazisme conquérant avec le paysage français

Dans les deux derniers chapitres, leurs auteurs présentent la situation de la France sous l’occupation, ainsi que l’approche idéologique qu’on les théoriciens nazis de la Révolution française.

Avec l’occupation allemande de la France apparaît la collaboration avec le totalitarisme : on observe en pays conquis la même évolution que sous les régimes totalitaires, c'est-à-dire la mise en place d’une politique de répression. Sous pression de l’Allemagne, les centrales syndicales sont dissoutes, des milices sont créées, le chef de l’Etat, maintenu, est détenteur du pouvoir judiciaire et la discrimination envers les juifs est instituée. Sous pression de l’occupant totalitaire, l’Etat français glisse lui-même vers le totalitarisme. [Chapitre XVIII]

Chez les idéologues nazis, l’avènement du IIIème Reich est présenté comme la fin de la Révolution française, avec l’idée que l’Allemagne apporte un nouvel ordre européen après celui imposé par la Revolution : le totalitarisme rénove une politique en déclin et crée une rupture civilisationnelle qui apporte l’anti-individualisme, la communauté et l’autorité. Ainsi, les nazis sont les nouveaux jacobins, en faveur d’un « contrôle des esprits, d’un nivellement rationaliste, d’une divinisation des masses et d’une suppression des personnes ». De ce fait, ils s’apparentent selon Bernard Bruneteau, aux soviétiques qui veulent la refondation d’une communauté chaleureuse et fraternelle axée sur les fêtes civiques et une religiosité nationale, l’exigence étant de faire rétrograder l’homme en deçà de l’individu et « d’inviter le citoyen à situer le contre de son existence dans la sphère des émotions collectives ». A travers ces idées, c’est la représentation et l’ordre libéral qui sont contestés, au profit d’une conscience collective exaltée : la démocratie totalitaire se présente en réponse à la démocratie parlementaire. [Chapitre XIX]

Ainsi, à travers une idéologie finement construite, qui semble avoir été émise pour donner une symbolique à la revanche de l’Allemagne sur le diktat de Versailles, le régime nazi donne d’avantage de prestige à la conquête de la France, qui met un point d’arrêt définitif à l’ordre européen instauré par la Révolution française : la société française n’a plus qu’à se soumettre au totalitarisme.


Analyse

La guerre, omniprésente dans la phraséologie totalitaire qui porte une idéologie conquérante, est le moteur du totalitarisme, car elle permet la mise en place de lois d’exceptions qui légitiment la radicalisation du pouvoir. A l’approche de la guerre, les régimes totalitaires utilisent l’instabilité politique pour justifier des purges au sein des appareils d’Etat, mais usent également de la propagande pour lancer une politique de tension, exerçant sur les populations la peur et la méfiance, incitant à la délation, et provoquant l’ostracisme de catégories entières d’éléments jugés suspects. C’est ainsi que la guerre donne naissance à une exacerbation des comportements totalitaires : purges, déportation, créations de milices coercitives, etc. C’est notamment au sein des pays conquis, où ne s’exerce pas le regard de l’opinion publique des populations conquérantes, que le totalitarisme s’impose de façon plus effective. La Pologne et la France, premiers états à être occupés par les armées de régimes totalitaires, subissent un asservissement respectivement involontaire pour le premier et volontaire pour le second, se traduisant par l’adoption des mêmes composantes administratives, judicaires et civiles, que les états occupants.


Triomphe du totalitarisme communiste

La dernière partie s’articule autour de six chapitres (un paragraphe pour chaque chapitre), traitant respectivement, pour le premier des hésitations de la diplomatie occidentale dans la politique à suivre vis-à-vis de l’URSS, pour les chapitres XXI et XXII de la politique impérialiste de la Russie dans les pays d’Europe de l’est et enfin, pour les chapitres XXIII, XXIV et XXV, de l’imprégnation du PCF par l’idéologie soviétique.

George-Henri Soutou décrit l’ambiguïté de la politique anglo-américaine, qui se veut à la fois anti-fasciste et anti-communiste. Une politique d’entente se met en place pour aider l’URSS à abattre le fascisme, mais contrebalancée par la méfiance. Des dissensions ont lieu entre occidentaux sur la manière de freiner l’expansion soviétique : la vision naïve de Churchill s’oppose à la vision abstraite de Roosevelt… Le point sur lequel l’auteur du chapitre appuie, c’est le rôle que joue dans l’inconscient collectif la victoire de Stalingrad, personne ne voulant contester l’influence soviétique. En définitive, c’est Roosevelt qui s’imposera, avec une politique de coopération globale, permettant de surveiller de près les ambitions de Staline. [Chapitre XX]

Dés lors, la politique impérialiste de l’URSS ne connaît aucun frein du côté occidental et l’attitude passive de l’occident permet l’expansion soviétique dans les Etats Baltes. Cette annexion n’est pas sans difficultés, rencontrant une forme de résistance passive, qui s’exprime à travers un « nationalisme local » fort : les élites s’opposent à la déportation des nationaux et au déplacement des cadres. Cette résistance reste évidemment relative, rencontrant très vite les mêmes purges qu’ailleurs et l’importation de cadres du NKVD. Face à un anti-soviétisme enraciné, l’URSS adopte une politique réaliste en ménageant les spécificités nationales comme le maintien des langues baltes [Chapitre XI]


Outre les pays Baltes, huit états sont concernés par l’expansion soviétique, celle-ci étant motivée par des besoins diplomatiques mais aussi fortement par la foi communiste. Cet impérialisme est de surcroît légitimé par l’agressivité de Truman, qui a abandonné en partie la politique d’entente de Roosevelt. C’est au tour de Staline d’adopter une politique pragmatique, formant dans les pays annexés des gouvernements prosoviétiques sous couvert de lutte anti-fasciste, sur le modèle du régime soviétique, mais intégrant le compromis avec les démocraties occidentales. Cette illusion démocratique ne tarde pas à faire de émules au sein des gouvernements, entraînant la formation d’une fraction réformiste au sein du PC, contestant le modèle stalinien et l’hégémonie soviétique et prônant un « socialisme à visage humain ». [Chapitre XII]

Cette acculturation démocratique ne tarde pas à toucher également le PCF, qui subit lui aussi une régression révolutionnaire : il rend les armes et mène une politique de compromis avec les forces conservatrices, la motivation étant la conquête démocratique et l’indépendance vis-à-vis des Etats-Unis. Cette expansion s’intègre dans une vision européenne, longtemps négligée par les historiens, faisant de l’Europe un « espace mental communiste » où l’objectif est fixé sur la libération nationale. Peu à peu, apparaissent de nouveaux concepts polysémiques et le langage se modifie afin d’élaborer progressivement une nouvelle conception de la démocratie. Le communisme français en vient à s’autolimiter politiquement et à réduire la lutte du socialisme contre le capitalisme à une lutte de la démocratie contre le fascisme. Pourtant, cette restructuration idéologique est loin d’être négative, car les communistes s’imposent désormais en tant que seuls vrais démocrates. [Chapitre XIII]


Le PCF constitue dés lors un « appareil clandestin, mouvement totalitaire entouré d’un brouillard e normalité ». Dans cette modification du discours, les vieux paradigmes côtoient les nouveaux, le PCF adopte une posture binaire qui donne lieu à une dualité permanente « pro soviétisme et nationalisme, antidémocratisme et démocratisme, violence et pacifisme, lutte des classes et assurance sociale, modernité et archaïsme », tandis que le passé révolutionnaire des français explique un fort penchant d’une grande partie de la population, pour le totalitarisme. [Chapitre XXIV]

C’est à travers l’approche idéologique des camps soviétiques qu’apparaît cette inclination totalitaire du PCF, dans la mesure où l’existence des camps est globalement effacée de la littérature et niée par les idéologues communistes. L’image progressiste que prend le PCF éclipse les camps de la définition de l’URSS et les goulags sont relativisés avec la comparaison avec le fascisme : « la mort n’est ni automatique, ni programmée », donc le goulag n’entre pas dans la définition du totalitarisme. Ce négationnisme est révélateur du totalitarisme qui se cache derrière l’illusion démocratique. Ce n’est qu’avec les « affaires » du PCF, notamment le procès de Kravchenko, que le rapprochement entre les pratiques totalitaire se font jour et que prend forme la comparaison entre l’URSS et le IIIème Reich… [Chapitre XXV]

Analyse

Le totalitarisme soviétique a su s’imposer grâce à un double jeu de compromis avec la démocratie et de lutte contre le fascisme, tout en s’appuyant sur la division anglo-saxonne pour étendre sa domination sur toute l’Europe de l’est. Soutenu par un négationnisme des camps et un refus de comparer les crimes nazis et soviétiques, ces derniers étant jugés nécessaires car promoteur de la vraie démocratie. Le totalitarisme soviétique semble s’être approprié la lutte antifasciste pour s’ériger en modèle de vertu démocratique. Il faut attendre les procès des réformistes au sein du PC et la mort de Staline en 1953, pour voir remis en cause le camouflage démocratique du totalitarisme soviétique, qui ne sera abattu véritablement que trente-six ans plus tard, en 1990.


Analyse globale

Les interrogations des deux premiers chapitres posent la question de savoir s’il est « moralement licite » et « historiquement utile » de comparer les différents totalitarismes. Le devoir de mémoire sur la shoah, sacralisée, s’oppose à un devoir d’oubli des crimes staliniens, qui résulte d’une peur des historiens d’arriver à une relativisation du régime nazi et une absolutisation des crimes de Staline : un consensus se fait sur le fait que la comparaison avec d’autres crimes tend à amoindrir ceux des nazis et que l’utilisation d’ un vocabulaire en rapport avec le fascisme pour qualifier le stalinisme, tend à exonérer la nature du communisme de toute potentialité criminelle. Ainsi, Stéphane Courtois révolutionne le monde des historiens en imposant sa comparaison systémique, qui ne manque pas de faire scandale. Face à des historiens pour beaucoup marxistes, il est difficile à l’époque où il publie son « livre noir du communisme » de faire accepter ce qui apparaît dans l’ouvrage présent comme une quasi évidence : les totalitarismes européens ont présenté une quantité de similitudes non négligeables pour un analyste politique. Ces points communs, énumérés dans l’avant-propos (culte du chef, « un peuple, un empire, un guide », contrôle de l’opinion par la propagande et la terreur, idéologie d’inclusion (peuple, communauté), idéologie d’exclusion (ennemi du peuple), suppression de toute opposition, système concentrationnaire, police politique), constituent la pierre de touche de ce colloque sur les totalitarismes, car il permet par une mise en parallèle, de traiter tous les phénomènes politiquement violents avant et après guerre, sur l’ensemble de l’espace européen.

La guerre constitue un élément primordial dans l’évolution des régimes totalitaires, car les mesures d’exception qu’elle génère et la propagande belliciste et nationaliste qu’elle nécessite, provoque l’excitation des composantes violentes des idéologies anti-démocratiques. Elle laisse libre court au penchant impérialiste de tout régime totalitaire, amené nécessairement à étendre ses territoires pour donner du crédit à sa propagande dominatrice. La supériorité d’un système sur les autres, véhiculé par son idéologie, ainsi que la mise en valeur du peuple sur lequel il s’appuie, amène fatalement à une éradication des éléments d’opposition ou des populations jugées inférieures, sur qui est jetée toute la responsabilité des échecs du régime.

Au-delà du conflit, avec la lassitude de la guerre, naît l’idéal de paix, qui est peu compatible avec la mentalité totalitaire : les régimes totalitaires, s’ils n’ont pas été anéantis par les vainqueurs, doivent s’adapter à l’aspiration pacifiste de la majorité, acceptant peu à peu le compromis avec la démocratie. Cette acculturation démocratique, à long terme, ne peut se satisfaire d’une logique totalitaire, ce qui explique que le régime soviétique accuse un déclin progressif avec la mort de Staline, qui incarnait la seule velléité d’opposition assez forte face au piège du pacifisme démocratique. L’ouvrage collectif de Stéphane Courtois, permet donc par un recueil des faits historiques autour d’un axe de réflexion comparative, de mettre en lumière toute la logique sociologique qui accompagne la montée en puissance de régimes a priori diamétralement opposés, mais fondamentalement mus par les mêmes phénomènes sociaux et basés sur des structures de pouvoir similaires.

Version  Xml 

Modèle de mise en page par AMO.