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L'islam est-il si dangereux qu'on le dit ?
Fiche de Lecture (inachevée!)

L'ISLAM MONDIALISE

OLIVIER ROY



"L'islam est définitivement passé à l'Ouest". Le livre commence par cette allégation qui annonce dés les premières lignes l'objectif de la recherche d'Olivier Roy. Ouvrage relativement court de 234 pages, l'Islam mondialisé demande néanmoins une certaine connaissance de ce qu'est l'islam, des mouvements qui le composent, afin de pouvoir suivre l'argumentation de l'auteur. Il s'inscrit dans un corpus de travaux portant sur la dimension mondiale de l'islam et de ses réseaux militants avec Globalised Islam. The search for a new ummah (2004), Islamist Networks. The Pakistan-Afghan Connection (2004) ou encore Réseaux islamiques. La connexion afghano-pakistanaise (2002), mais aussi sur la question complexe de la laïcité en terre d'islam avec La Laïcité face à l'Islam (2005), La Turquie aujourd’hui, un pays européen ? (2004). L'islam mondialisé est rédigé sur la base de ses recherches précédentes, qu'il a réalisé dans le cadre de sa thèse d’habilitation à diriger des recherches, soutenue en 2001 sous la direction de Rémy Leveau, financées par l’Institute for Transregional Studies de l’Université de Princeton, soutien pour lequel il adresse des remerciements en fin d'introduction. Après avoir obtenu l'agrégation de Philosophie et le diplôme persan de l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales en 1972, Olivier Roy obtient en 1996 son doctorat de science politique. Occupant actuellement la chère de directeur de recherche au CNRS et de chargé de cours à l' Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Olivier Roy a été représentant spécial de la Présidence de l’OSCE au Tadjikistan en 1993 et 1994, et reste également consultant au Centre d'Analyse et de Prévision du Ministère des Affaires Etrangères depuis 1984. Olivier Roy est un spécialiste reconnu de l'islam politique. Il s'inscrit dans un courant de pensée Orientaliste, cherchant à démontrer l'inscription de l'islam actuel dans un phénomène de globalisation propre à l'occident, mais se distingue par une approche sociologique et politique, qui a pour conséquence louable de démystifier l'islam et de le replacer dans sa dimension humaine, au-delà des débats théologiques sur le contenu des textes coraniques, qui ont tendance à réduire l'islam à sa radicalisation.

Son travail fait l'objet de vives critiques, concernant le manque de références bibliographiques, mais aussi et surtout concernant son diagnostic d'échec relatif à l'islam politique : on lui reproche de parler d'échec de l'islam dans un contexte de ré-islamisation des sociétés occidentales, de recrudescence des attentats terroristes et après la réussite de la révolution islamique en Iran. D'abord formulée dans "L'échec de l'islam politique" publié en 1992, l'idée est réitérée par Olivier Roy dans ses différents ouvrages, et L'islam mondialisé ne fait pas exception, éliminant tout rapport entre la ré-islamisation sous forme de reconstruction identitaire des jeunes déracinés en Occident et l'échec du projet de construction d'un Etat islamique. Le débat se cristallise autour de la question de savoir si la pénétration de l'islam en occident est une conséquence de la ré-islamisation, d'un expansionnisme, donc d'une réussite de l'islam, ou si elle est au contraire la résultante d'une mondialisation de ses idées et pratiques, donc d'une assimilation de l'islam à l'occident…

La recherche d'Olivier Roy se construit autour de la problématique du passage à l'occident d'un islam qui s'internationalise autant qu'il s'individualise. Cela oblige à se poser toute une série de questions, qui feront ensuite l'objet d'un développement : L'islam politique est il viable dans la mesure où la réalité du pouvoir apporte une survalorisation de l'Etat au dépend de la religion ? La nationalisation du champ religieux accompagne-t-elle une privatisation de la foi ? La pratique politique implique-t-elle un abandon de l'internationalisme qui caractérise l'islam des origines ? Il s'agit donc de se demander si on assiste à une désidéologisation de l'islam politique, mais également de chercher à comprendre ce qui explique l'expansion d'une nouvelle forme de radicalisme et si elle répond de cette éventuelle désidéologisation. L'islam perd-t-il ses attaches territoriales pour s'incarner dans un réseau mondial reliant entre elles des mouvances radicales ? Ce radicalisme peut-il être considéré comme un post-islamisme, c'est-à-dire une réaction à l'étatisme dans lequel s'expriment les mouvements islamiques "classiques" ? Mais aussi, l'expansion de ce radicalisme néo-fondamentaliste peut-il être considéré comme un produit de la globalisation ? Pour approcher d'une réponse, il est nécessaire de se pencher sur les acteurs de l'islam contemporain, afin de distinguer les différentes formes d'expression de l'islam, aussi bien en occident que dans le monde dit musulman. Qui sont-ils ? Qu'est-ce qui les distingue ? Quel est leur rôle dans la société musulmane ? Peut-on d'ailleurs parler de "société musulmane" ? Cela oblige donc à s'interroger sur les moyens de diffusion de l'islam et sur les nouvelles formes de communautés. Assiste-t-on à la création de nouvelles identités liée à l'apparition de nouveaux espaces de réalisation de la foi ? L'utilisation des moyens modernes de communication traduit-elle nécessairement une occidentalisation de l'islam ? Enfin, la déterritorialisation et l'usage de ces nouveaux outils amène-t-elle une individualisation de l'islam, par un accès plus personnel à la religion ? Toutes ces questions en amènent forcément d'autres, mais ce qui reste le plus intéressant dans l'ouvrage d'Olivier Roy, c'est la façon dont se module la foi dans l'islam, par l'absence de repères culturels due à l'internationalisation de l'islam. Comment est-il possible qu'un islam mondialisé puisse s'incarner dans un très fort rigorisme et dans l'attachement à des pratiques cultuelles strictes et des valeurs fondamentalistes ?

Olivier Roy commence par expliquer sa démarche, qui consiste comme on l'a dit, a se détacher de l'étude des textes coraniques, qui sont comme tous les textes religieux, sujet à de multiples interprétations. Il dénonce la réduction de l'islam aux questions du voile ou des attentats suicides qui amènent toujours à en trouver l'énonciation dans le Coran, et incite davantage le lecteur à s'interroger sur les pratiques concrètes des musulmans. Selon Olivier Roy, l'islamisme contemporain s'appuie plus sur des valeurs, que sur le respect strict de la Charia. L'occidentalisation n'est donc pas incompatible avec un nouveau discours fondamentaliste qui adopte une vision occidentale de ces valeurs. Elle s'exprime plus par le rapport personnel qu'entretient le croyant avec la religion que par une modification du dogme lui-même. L'opportunité est vue dans la globalisation par les acteurs de l'islam de reconstituer la communauté des croyants, par la déconnection de l'islam d'une culture concrète, qui permet de s'affranchir des contraintes nationales pour créer une véritable oumma transnationale. La recomposition de l'islam en occident est à l'origine d'une néo-ethnicité dans laquelle la religion musulmane se définit comme culture en soi, car elle devient un marqueur identitaire. Ce processus se traduit par un abandon du politique au profit de la seule religion, exacerbée, qui aboutira finalement sur sa sécularisation.

La redéfinition des pratiques quant à elle, tend à faire du jihad une des cinq obligations personnelles du croyant, inscrivant la violence dans le phénomène de passage à l'Ouest de l'islam. Pourtant, si de nombreux conflits mettent en jeu des musulmans, Olivier Roy tient à souligner qu'ils sont en général déterminés par des faits ethniques ou nationaux, quand bien même ils mobilisent une symbolique islamiue : au Kosovo, en Tchétchénie ou en Palestine. Soulignant qu'il s'agit souvent de "lignes de fracture" entre le Nord et le Sud, entre l'Europe et le Tiers-Monde, donc à la périphérie du monde musulman, séquelles parfois tardives de la décolonisation, il place le radicalisme islamique dans une tradition anti-impérialiste née d'espaces d'exclusion. Les formes même de combat et leurs cibles, sont occidentales, tandis que leurs militants souvent kamikazes sont issus en grande partie de ces zones d'exclusion occidentales, après avoir suivi une réislamisation individuelle et avoir coupé tout lien avec leur famille. Les néo-fondamentalistes se sont presque toujours mis à la marge de la communauté religieuse et récusant leur culture traditionnelle, ne se reconnaissent aucun maître en islam. Leur lutte ne prévoit pas la mise en place d'un système alternatif, mais s'inscrit uniquement dans une contestation permanente de l'impérialisme occidental. Donc selon Olivier Roy, il faut distinguer dans ce combat la "radicalisation propre au déracinement, à l'acculturation et à la recomposition identitaire, d'une part, et la violence au Proche-Orient, d'autre part, qui mêle un nationalisme moderne, mâtiné de panarabisme, avec un retour de l'anti-impérialisme et du Tiers-Mondisme…"


Olivier Roy énumère chapitre par chapitre les différentes formes d'expression de l'islam et les évolutions qu'elle subissent. Il commence par les mouvements islamistes classiques à qui il impute un abandon de l'internationalisme par l'entrée dans le jeu politique qui s'accompagne d'une désidéologisation. Par la prise du pouvoir, ces mouvements ont formulé l'islam en tant qu'idéologie politique, prônant l'instauration d'un Etat islamique, mais l'exercice même de ce pouvoir les a amené à prendre en considération des problèmes concrets que la religion seule n'est pas à même de traiter. Dans la diplomatie et la stratégie du pouvoir, les islamistes sont amenés à tenir compte de concepts modernes, qui se traduisent souvent par une politique étrangère nationaliste et une politique intérieure conservatrice. Il y a donc sécularisation du pouvoir religieux qui se traduit par un abandon des prétentions panislamiques (excepté pour le Pakistan et l'Arabie Saoudite). De ce fait, les liens avec la diaspora se relâchent, car les branches occidentales des partis islamiques nationaux ne suivent pas leurs évolutions et conservent une dynamique internationaliste.

Par l'intégration au jeu politique, les islamistes prétendent apporter une réponse idéologique aux catégories sociales déshéritées face au clientélisme ou au clanisme, et développent leur politisation à travers des mesures sociales qui visent à homogénéiser la société : fusion de l'Etat et du clergé, éducation étendue ou brassage des classes (page 41). Pourtant, ces mouvements islamiques ne représentent jamais plus de 20% des voix, ce qui témoigne de leur banalisation. L'islamisme est une consécration du politique par rapport au religieux : il intègre le pluripartisme et envisage l'alliance avec des forces non islamistes. Au pouvoir, il devient conservateur et construit sa politique sur une "police des mœurs" motivée par l'interdit et la limitation (modèle de culture réactif contre l'impérialisme occidental). Il y a une laïcisation de l'espace dans lequel les pratiques religieuses se développent : dans certains cas, c'est l'Etat lui-même qui impulse une réislamisation conservatrice. Le nombre de diplômés en religion augmente, ce qui explique une islamisation du droit et des institutions, ceux-ci cherchant à valoriser leurs diplômes. En définitive, l'instauration de la charia et de tribunaux chariatiques, l'étatisation des écoles religieuses, voire la reprise en main ou l'interdiction des réseaux religieux, consacrent l'avènement d'un islam officiel contre la prédication sauvage. Le panislamisme s'en trouve dominé par une conception laïque de l'Etat, de la Nation, ce qui explique la naissance de ce qu'Olivier Roy appelle un post-islamisme ou néo-fondamentalisme, qui dans une optique anti-étatique, défend une conception privée de l'islam. Les néo-fondamentalistes, dont les talibans sont un très bon exemple, apportent un modèle islamique compatible avec la globalisation et le libéralisme économique qui prône l'argent bien acquis : le pouvoir est maintenu dans une société non gérée, sans chef de l'Etat, régulée uniquement par l'interdit (mœurs et morale), avec suprématie de la Charia, prononcée par des juges chariatiques qui se retrouvent très vite confrontés au problème que la charia ne tient aucunement compte des principes juridiques d'un Etat moderne. Les néo-fondamentalistes sont l'exemple de l'échec de l'islam politique et de la crise de l'Etat islamique, car ils expriment une réislamisation individuelle que l'Etat ne contrôle plus. L'islam se déterritorialise alors pour glisser vers des concepts occidentaux proche de l'idéologie libérale des chrétiens fondamentalistes américains…

Chez les musulmans en occident, surtout en ce qui concernent les jeunes, deuxième ou troisième génération née en occident, on observe un phénomène global de recomposition identitaire qui s'effectue à partir de valeurs occidentales. Les jeunes musulmans occidentaux s'éloignent du pays et de la culture d'origine et subissent une déculturation par leur passage à l'ouest. La mondialisation universitaire, ainsi que les lois plus laxistes sur la nationalité, participent à une reformulation du fondamentalisme traditionnel, dont les nouvelles expressions vont s'inscrire dans la globalisation. La référence culturelle est en crise, et le jeune musulman qui ne s'adapte pas ou n'est pas assimilé par le modèle dominant, crée de nouvelles identités qui s'incarnent dans des "sous-cultures" souvent urbaines, sortes d'identités recomposées, qui témoignent néanmoins d'une forme d'acculturation. Le rapport à la religion, c'est-à-dire la religiosité, se recrée sur deux modèles : soit le modèle néo-fondamentaliste, basé sur le respect d'un code strict de comportement, soit un modèle qui s'appuie sur une reformulation en terme de foi, plus sensible à la réalisation de l'individu et de ses valeurs. Cette reformulation de la religion par les (jeunes) musulmans occidentaux les amène à confondre culture et religion, pour en faire un même marqueur identitaire : le religieux est ethnicisé, donc politisé, pour faire reconnaître les musulmans comme une ethnie, phénomène qu'Olivier Roy appelle "néo-ethnicité". Cela s'accompagne assez souvent d'une crise de la structure familiale qui peut s'expliquer par le besoin de rompre avec les attaches culturelles d'origines, mais qui va à l'encontre de l'idée d'une population structurée autour de l'islam. L'islam "occidental" va alors au-delà des identités ethniques pour constituer une "identité commune, religieuse, englobante et universelle", le paradoxe étant que le musulman n'est plus forcément croyant ou pratiquant ! La religion devient donc un marqueur communautaire sans rapport avec la pratique religieuse réelle, où il s'agit avant tout de défendre une communauté musulmane menacée, nécessité qui ne peut se comprendre qu'en situation d'islam minoritaire. Le cas des jeunes de banlieues est exemplaire pour comprendre comment l'espace d'exclusion sociale devient objet d'une ethnisation, s'exprimant par le développement d'une culture "beur" dont les caractéristiques (langage, vêtements, musique) sont proprement occidentales, sur le modèle des blacks américains.

La réislamisation en occident, reste un épiphénomène sectaire, autour des mosquées de quartier, témoignant d'une tentative malaisée de rétablir un lien entre religion et culture de la part des dirigeants communautaires. Cet effort vise à "définir une contre-société ou sous-culture dans un ensemble non musulman", ce qui oblige une approche plus personnalisée du croyant, insistant sur sa foi individuelle. On assiste à une individualisation propre au libéralisme, qui témoigne là encore d'une sécularisation de l'islam par un passage au modèle occidental. Olivier Roy énumère ainsi les causes visibles d'une perte de l'évidence religieuse : "dilution de l'identité et de la communauté ethnique d'origine, absence d'autorité religieuse islamique légitime, impossibilité de coercition juridique ou sociale pour inscrire la pratique religieuse dans le conformisme social". La foi devient donc l'objet d'un choix personnel, qui oblige les religieux à formuler autrement leurs discours, à se vendre. A défaut d'environnement coercitif, la stricte observance devient alors un choix personnel et non l'effet du conformisme social. L'anglais remplace l'arabe savant et va servir à vulgariser le religieux, diffusé à l'aide de nouveaux supports, ce qui remet directement en cause le statut des oulémas et la fréquentation des madrasas : le savoir dogmatique remplace le savoir critique et le croyant se détache peu à peu des institutions pour se considérer lui-même comme savant autodidacte. C'est toute une remise en cause de la hiérarchie qui est en jeu, le divin devenant l'affaire de chacun. Si les madrasas demeurent, elle font l'objet d'une privatisation, donc d'une atomisation des normes pédagogiques, qui ont pour conséquence la multitude des interprétations de l'islam.

Dans ce contexte, Olivier Roy se demande si la recherche de la "réalisation de soi, la quête de la plénitude et de la dignité", ne sont pas l'expression d'un islam qui deviendrait humaniste. Les prêches se font plus pragmatiques, afin de proposer au croyant de quoi "donner un sens pour vivre dans un monde où la charia ne peut être une norme". Cela fait preuve d'un véritable souci de l'ego, d'une intériorisation de l'islam, qui amène le croyant à se demander ce qui est bénéfique au fait d'être musulman. C'est d'autant plus intéressant que cela s'accompagne du développement d'un "business de l'islam", donc d'une forme de consumérisme islamique ayant pour objectif d'apporter au croyant ce dont il a besoin pour vivre pleinement son islam. La référence à l'éthique et à la spiritualité seraient tout autant de signes d'une "humanisation" de l'islam…

Et dans cette quête d'humanisme transparaît le besoin de reconnaissance et l'envie de plus en plus visible de la part de l'islam de se faire entendre et comprendre par son nouvel environnement. Il est donc fréquent que les associations islamiques assimilent des formes d'organisation propres à intervenir dans la sphère publique, ce qui implique une étatisation de la religion et de sa représentation, par la constitution "d'Eglises musulmanes" : l'Etat reconnaît des médiateurs religieux comme représentants d'une communauté virtuelle, faisant de l'islam une religion comme toutes les autres, victime au même titre que les autres de la sécularisation. En tant que minorité ethnique (ou néo-ethnique) reconnue, les musulmans se retrouvent donc en position de réclamer une juridiction communautaire particulière, donc d'entrer dans le cadre légal défini par l'Etat. On est à la limite d'une remise en cause de la laïcité, puisqu'au nom d'un droit communautaire, on crée des particularismes religieux. Mais à côté du problème lié à la question de la laïcité, il est intéressant de voir que l'islam se retrouve à devoir argumenter avec une dialectique "droit-de-l'hommiste" pour faire valoir son droit communautaire : on revient à la question de l'humanisation de l'islam. Ce que développe surtout Olivier Roy, c'est le paradoxe qui réside dans ceci que l'islam révolutionne ses valeurs en fonction de la société occidentale, afin de mieux se propager. C'est pourquoi on assiste à une réislamisation massive, par la "réappropriation d'éléments importés sur un mode islamique" d'une part, mais encore par la méthode post-islamique de "réactivation des thèmes traditionnels et des coutumes". L'islam se réapproprie la modernité et se diversifie par la prolifération de nouveaux acteurs agissant sur le modèle associatif, plus individualiste et autonome vis-à-vis de l'Etat : ce qu'Olivier Roy appelle les "néo-confréries". Plus proche de la "société civile", ces nouveaux acteurs correspondant à une forme plus populaire de religiosité. L'accès à ces confréries se fait de manière individuelle et directe, sans qu'il y ait un parcours initiatique, et son rôle est avant tout social, exerçant une activité missionnaire et cherchant à jouer un rôle dans la vie politique, par la formation de nouveaux groupes identitaires. Plus proche d'une vision philosophique de l'islam, ces confréries qui ont tout des sectes, sont une nouvelle peau donnée au soufisme, se caractérisant par leurs pratiques diversifiées de la religion et s'opposant de ce fait catégoriquement au néo-fondamentalisme des salafistes.

S'ils sont en effet à l'opposé des soufistes dans leur conception de l'islam, les salafistes qu'on appelle plus communément wahhabites, ne représentent pas moins ces nouvelles formes de la réislamisation impulsées par une libéralisation des pratiques prosélytes. Le regain d'intérêt pour les salaf, les compagnons du prophète Mohammed, est déjà vieux d'un siècle et reste encore en grande partie l'apanage des wahhabites saoudiens, mais prend aujourd'hui un nouveau visage avec les néo-fondamentalistes. Ce mouvement se caractérise par un refus du compromis, voire le rejet catégorique des autres religions, mais aussi par le désintérêt pour les questions sociales et la vie terrestre. Le but premier des salafistes est le combat contre l'hérésie par la stricte application de l'islam et la lutte contre l'occident. Davantage porté sur le djihad que sur la prédication, la vision salafiste insiste sur la question du salut, lui-même conditionné par la foi, résumée à la distinction du licite et de l'illicite. Tout est ramené à une analyse littéraliste du message coranique, la soumission à la norme islamique constituant le seul objectif. Ce qui est nouveau avec les néo-fondamentalistes, c'est l'utilisation (paradoxale au vu de leur rejet de la modernité) d'Internet pour capter un auditoire néophyte et bien souvent occidentalisé. Contrairement aux apparences, le wahhabisme saoudien et celui des néo-fondamentalistes se retrouvent autour d'une même conception de la foi, faisant fi des concepts de culture, de tradition et d'histoire au profit de la seule religion, la seule contradiction entre les deux résidant dans leur position stratégique ou institutionnelle vis-à-vis du djihad. Olivier Roy prétend que l'expansion d'un néo-fondamentalisme anti-occidental et déterritorialisé fait partie intégrante de l'histoire du wahhabisme saoudien : le régime saoudien a toujours été partagé entre le pragmatisme politique inhérent à l'exercice du pouvoir et une conception rigoriste de l'islam. Cela s'est toujours traduit par une collaboration étroite avec l'occident, assortie d'un islam radicalement anti-chrétien. Ce seraient donc essentiellement les pétro-dollars qui auraient permis aux saoudiens de financer en sous-main le développement des réseaux islamistes à travers tout le Moyen-Orient, avec l'objectif de combattre les "formes nationales ou populaires de l'islam" ainsi que le nationalisme arabe propre aux chiites et favorable à l'expansion d'un communisme laïc.

Cette déstructuration des sociétés traditionnelles impulsée par l'analyse hanbalite du Coran (caractérisée par un anti-intellectualisme visant à cantonner la réflexion théologique à la question du licite et de l'illicite) s'inscrit dans une globalisation qui se caractérise par la déstructuration des sociétés traditionnelles et la reconstitution de communautés imaginaires à partir de l'individu. Pourtant, ce n'est pas tant une nouvelle culture qui se développe, mais un déni de culture : l'idée est que le retour au "vrai islam" peut s'effectuer quelle que soit le milieu culturel, en s'axant sur le respect étroit des rites, obligations et interdits, tout en participant à une déconnexion vis-à-vis de ce même milieu culturel. Cela sous-entend donc une négation de l'histoire des grandes civilisations musulmanes qui intègrent une tradition multiculturaliste, voire universaliste, qui n'est pas compatible avec la lutte des néo-fondamentalistes contre toutes les formes de normes sociales ancrées dans la tradition. Ils participent donc à l'affaiblissement des cultures traditionnelles au même titre que la globalisation, qui comme eux s'oppose à toute recomposition communautaire basée sur des critères ethniques ou néo-ethniques. Ce rejet de tout ce qui obéit de près ou de loin à des codes autres que ceux du Coran et des hadiths, finit par couper les néo-fondamentalistes non seulement d'un occident qu'ils méprisent, mais également d'un monde musulman multiculturel. Cette acculturation provoque un replis sur soi communautaire qui détruit tout autant les solidarités que les identités traditionnelles. Olivier Roy pointe ici l'incapacité pour les néo-fondamentaliste de distinguer la "marge entre normes explicites et pratiques réelles", la religion étant réduite au Code et à la Dévotion : toute pratique est précédée d'une réflexion sur sa conformité avec l'islam. L'attitude des Talibans lorsqu'ils étaient au pouvoir est a cet égard significative : du matin au soir, toute la vie du musulman était organisée selon des codes stricts établis en fonction de la distinction faite entre le licite et l'illicite. Cette rigueur ne peut alors attirer que de jeunes déracinés en quête d'identité, trouvant dans ces codes le moyen de se reconstruire par la foi et des pratiques en accord avec l'islam, et dont la motivation reste celle de plaire à Dieu pour obtenir le salut.

Reconstruire une identité implique la constitution d'une communauté nouvelle, ce à quoi les néo-fondamentalistes parviennent en participant à la création d'une "oumma imaginaire" qui s'affranchit de toutes les distinctions traditionnelles d'ethnie, de culture ou de langue. Olivier Roy parle d'une "hégire intérieure vers des espaces islamisés, qu'ils soient réels ou virtuels". Les espaces réels ont quant à eux tous pour vocation de devenir terre d'islam, ce qui rejoint une dimension utopique propre aux néo-fondamentalistes : toute terre, qu'elle soit occupée ou nom, appartient à Allah et n'attend que d'être recolonisée. Ce travail, dans la réalité, consiste à établir des espaces islamisés autour de foyers de diffusion, souvent de mosquées de quartiers. Ces communautés locales, qui prennent la forme d'émirats le plus souvent dans le monde musulman, sont reliées au reste du monde par des réseaux, accompagnés d'une économie parallèle qui permet de contourner l'Etat en participant à la création d'une identité, un pouvoir et un contrôle social fondés sur la charia. Et, paradoxalement, ce n'est pas le pèlerinage qui va constituer le lien entre tous les "individus musulmans" de cette oumma virtuelle, mais Internet. Les prédicateurs du web véhiculent cette image d'une communauté déterritorialisée et leur évocation d'un territoire imaginaire reprenant les formes du "dar ul islam" (pays de l'islam) de l'âge d'or, donne corps à la nécessité de reconquête dont les combats se jouent désormais sur les marges du monde musulman réel (Tchétchénie, Balkans, Palestine, Cachemire) et jusque sur les réseaux virtuels.

Olivier Roy consacre ensuite un grand paragraphe au rôle joué par les islamistes sur la Toile et leur méthodes pour rallier les individus isolés en quête de conseils. Internet recentre la religion sur l'individu et lui donne un panel de réponses pour pallier son isolement et lui permettre de vivre sa foi en accord avec les préceptes du coran. Ainsi, l'évidence sociale est effacée et le rapport à l'environnement réel s'amenuise, construisant autour de l'individu un espace de substitution qui n'a presque jamais pour objectif son insertion dans la société. Internet permet également une démarche individuelle en direction de la religion, chacun y allant de son initiative pour construire une part d'oumma sur la toile : Olivier Roy fait le constat d'un essor de l'autodidactisme et de l'auto-proclamation, c'est-à-dire le contournement des institutions traditionnelles (écoles et universités coraniques) pour s'ériger soi-même en détenteur d'un savoir lié directement au corpus de base, sans l'intermédiaire classique des docteurs de la foi. La religion devient une "modalité de socialisation" qui s'affranchit du temps et des procédures traditionnelles. Olivier Roy va même jusqu'à évoquer un consensus circulaire établi par les liens récurrents entre les sites. A côté de cela, l'utilisation de l'anglais, le développement d'un islamo-business, la négation du principe d'autorité et la quête narcissique de l'individu, engendrés par Internet, s'inscrivent totalement dans les processus de globalisation propres au libéralisme occidental. Ce qui est développé à travers la Toile, et qui appartient au néo-fondamentalisme, c'est d'une part l'adhésion individuelle mais aussi la référence à un islam qui ne s'intéresse pas à sa propre histoire ni aux dynamiques sociales qui l'ont faite. "Instrument de déculturation", Internet participe à la sécularisation de l'islam dans la mesure où il soustrait le religieux du réel pour le rendre omniprésent dans l'espace virtuel.

Mais s'il est intéressant de comprendre l'évolution de l'islam contemporain, il ne faut pas oublier de se pencher sur ses acteurs, ce que fait Olivier Roy dans les chapitres 5, 6 et 8 de son ouvrage. Dans le dernier chapitre il passe en revue les différentes composantes du nouveau radicalisme, dont la plus grande partie est djihadiste. Préférant la lutte armée à la prédication, ils doivent en partie leur essor à l'échec de l'islam politique des mouvements islamistes d'une part, mais aussi au changement des données diplomatiques internationales avec la chute du communisme et la présence américaine. Il ne serait pas exagéré de dire que la globalisation et la radicalisation de l'islam s'est faite parallèlement à la montée en puissance des Etats-Unis. La reconstruction de l'oumma se fait donc essentiellement en réponse à l'hégémonie américaine. Les nouveaux radicaux sont classés par Olivier Roy en trois catégories, donc la première est la plus connue : Al Qaida. Celle que l'auteur appelle la "matrice afghane" est née avec la guerre contre l'envahisseur soviétique sous l'égide d'un frère musulman de jordanie, Abdallah Azzam. Cette première internationale islamique est essentiellement constituée par des liens de personnes, dépourvu d'organisation centrale et recrute des volontaires internationaux engagés sur différents fronts, qui sont au départ essentiellement situés en Arabie Saoudite, en Egypte ou en Algérie. Après 1992, les recrues changent et deviennent de plus en plus de jeunes déracinés d'Europe, formés en Afghanistan pour se battre sur la périphérie du monde musulman précédement citées : les Balkans, la Tchétchénie ou la Palestine. Cette seconde génération réunit des volontaires en général transnationaux, issus des classes moyennes ou de quartiers difficiles et formés dans les universités occidentales, qui après avoir été convertis dans les mosquée radicales de l'occident, rompent avec leur famille avant de s'engager dans la lutte armée. Olivier Roy dresse parmi les auteurs d'attentats et d'actions radicales la liste d'un certain nombre de jeunes issus de l'immigration dont le profil est étrangement similaire : Mohammed Atta, Zacarias Moussaoui, Djemal Beghal… Ces jeunes sont bien souvent de purs produits de l'occidentalisation et de la globalisation, séduits par les prédications d'imam radicaux (Abou Hamza, Abou Qatada, Cheikh Omar Bakri, Abdoullah al-Faysal), ou parfois même de jeunes occidentaux convertis, en prison souvent. Olivier Roy place en second le mouvement Hizb ut-tahrir, créé en 1953 à Amman par le Frère musulman Cheikh Nabhani, qui bien que parti islamiste, a subi une déterritorialisation. Basé à Londres, il accepte l'associationnisme et axe son combat sur la prédication en faveur de l'instauration du Califat, en opposition totale avec la conception islamique de l'Etat-nation. Le mouvement recrute lui aussi sur Internet et parmi les jeunes immigrés européens de seconde génération, rejetant toute forme d'intégration et prônant le "retour à l'islam" de chaque musulman pour qu'une force conséquente puisse légitimer la mise en place immédiate du Califat. En définitive, la radicalisation islamique semble propre à l'occident, celui-ci générant la solitude des jeunes issus de l'immigration et les amenant à chercher une nouvelle identité, qu'ils retrouvent à la mosquée de quartier ou dans l'accession à un réseau internationaliste que leur permet la Toile. Cette reconstruction identitaire se fait souvent en réaction à l'environnement vécu comme oppressif, du moins dominant. C'est donc un islam de contestation, qui se construit sur l'exclusion, reprenant les thèmes tiers-mondistes, mais qui a besoin de reconnaissance, ce qui l'amène fatalement au compromis, à certaines alliances et à l'utilisation des moyens modernes de diffusion. De ce fait, Olivier Roy diagnostique l'échec du djihad comme il a diagnostiqué l'échec de l'islam politique, car en ignorant la société, l'islamisme radical s'est coupé des musulmans et sa violence aveugle porte bien plus préjudice à l'islam qu'il ne le sert. Selon lui, c'est aux mouvements de prédication comme Hizb ut-tahrir qu'il revient de porter les couleurs de l'islam conquérant, mais là encore Olivier Roy met en doute la réussite de ce travail s'il continue à s'axer sur la réislamisation des populations musulmanes plutôt que sur la conversion. Pour Olivier Roy, la réislamisation ne constitue pas une menace.

En conclusion, l'auteur revient sur l'échec de l'islam politique, expliquant que l'autonomisation du politique par rapport au religieux et le fait de se mouler dans le cadre national a transformé l'islam pour en effacer la dimension idéologique. Le retour constaté au religieux devient alors une façon de reconstituer une identité religieuse en dehors du cadre territorial. Les Etats islamiques et les mouvements djihadistes sont renvoyés à dos et leur manque de cohésion est décrit comme un casse-tête qui explique l'incapacité pour les Etats-Unis de trouver leur ennemi, qui la plupart du temps prend sa racine au sein même des Etats les plus sûrs alliés des Etats-Unis : le Pakistan ou l'Arabie Saoudite. Face à un islam déterritorialisé, les Etats-Unis ne peuvent plus mener de guerre de conquête et les opérations d'occupations menées (Afghanistan, Irak) se soldent forcément par un échec. En définitive, la démocratie ne trouve de terreau favorable que dans le nationalisme, lui-même contenu dans une "société civile autonome composée de citoyens entrepreneurs rationnels". Olivier Roy termine en énonçant l'absence de toute géostratégie de l'islam, qui elle-même engendre l'incapacité pour l'Occidental de dresser un tableau des réalités de l'islam contemporain.

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